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Ils ont été tapés à la machine : «Pauvre petite plume qui essaie de parler / Pauvre petit cerveau qui essaie d'étaler / L'image qui ne peut se décrire / La vérité qui ne peut se dire / Coule nos yeux, seuls nos cœurs / sont possesseurs de ses horreurs.» Le titre dit : À bout, à bout.... Ils sont en travers du chemin, dressés depuis une guerre aux soixante millions de mort, documents sauvés de la destruction par hasard, par attention ultime, parmi les plus de huit mille objets personnels que le musée départemental de la Résistance et de la Déportation de Toulouse conserve et dont le nombre croît au fur et à mesure qu'arrivent les dons de celles et ceux qui apportent là, non sans tourment, ce qui a percuté l'histoire de leur famille. Toujours une archive convie vers une autre. Toujours elle détourne, agrandit les cartes, affole les horloges. On songe avoir parcouru toutes les coursives, elle exhibe d'autres allées. On pense savoir, elle creuse. L'étymologie du mot «passion» dit : action de souffrir ; mouvement et affection. Aimer passionnément les archives, c'est aussi aller là où l'humanité s'arrête. Un lieu au regard de quoi, tem que l'écrit Marguerite Duras dans La Douleur, la littérature fait honte.
Ce lot contient des poèmes dactylographiés, onze témoignages de déportés, un cahier imprimé par l'armée russe sur le camp de la mort de Majdanek, et dix-sept feuillets écrits à la main. Majdanek. Camp de la mort et quartier général du programme d'extermination des juifs de Pologne, parmi les premiers à être libérés par les Soviétiques, où le nombre exact de victimes reste inconnu. Centaines de milliers, dont la fabuleuse photographe allemande Yva (j'ai écrit à son sujet dans Nimbe Noir19). Un ami m'a prévenue de cette découverte et j'ai contacté le soir même Antoine Grande, le directeur du musée (il le fut de 2021 à 2024). Le lendemain je recevais cette réponse : «Nous sommes à votre disposition...» Depuis des semaines, avec Claire Leger, régisseuse des collections, ils étudient ces documents avec délicatesse et prudence. Le papier utilisé est celui de l'armée russe ; à l'ouverture des camps, elle encouragea les survivant.es à livrer leurs témoignages en préparation des procès et le distribua largement. Dans la salle de travail, sur un tableau blanc, des Post-it résument l'état de leur enquête. Ils rassemblent les pièces, tentent des suppositions, cela a des airs de cellule policière. Les dix-sept feuillets énoncent des faits qui sont des actes de torture. Dix-sept petites pages, dont la dernière s'interrompt au milieu d'une phrase, couchent cette confession : des expériences médicales ont été menées sur des prisonniers, et la main qui écrit y a participé. Claire Leger émet pour le moment l'hypothèse qu'il s'agit de Jeanine Frydman, jeune citoyenne française juive, née en 1924 à Pinsk (qui faisait partie de la Pologne et se trouve aujourd'hui en Biélorussie), arrêtée en juin 1943, et déportée à Auschwitz. Et je n'ai pas voulu lire. Ou plutôt : je n'ai pas pu. Comme un réflexe, j'ai demandé l'autorisation de photographier les documents, puis je suis retournée à mon bureau et les ai recopiés. Ce geste-là, de repasser sur les phrases de Jeanine Frydman, de poser le A, le B, le BOUT comme elle les avait posés ; ce geste d'écrire avec elle me permet de la rejoindre doucement. Sur ma propre machine à écrire, je tape de nouveau : «Un long cortège.» Je tape de nouveau : «Et, chaque jour encore.» Puis, lettre après lettre, je recopie : «Il est temps que le monde entier soit debout.»
Je relève que Jeanine Frydman donne un «e» à son prénom, ou l'enlève. J'interroge Claire Leger, qui raconte : «Ce "e", c'est le début de l'histoire, Jeanine (ou Janine) Frydman restait un fantôme : je ne trouvais rien sur elle dans les listes des déportées, et rien au Mémorial de la Shoah. Un jour, j'ai compris que si rien ne venait, c'est parce qu'elle n'existait pas. J'ai alors découvert qu'elle se prénommait en réalité Henja. C'est Henja qui est arrêtée et déportée, et c'est Jeanine qui revient d'Auschwitz. Henja a francisé son prénom. Au départ elle l'écrivait parfois avec un e, parfois sans, elle tâtonnait... Jeanine. Janine, mais Henja Frydman est morte à Birkenau, à une date inconnue, et J(e)anine est rentrée, en vie. Au cœur de son parcours de déportée, elle a laissé ses origines. Elle a laissé Henja à Auschwitz.»
Et dans les mots de Jeanine, il y a un autre prénom : Mala. Mala Zimetbaum, ou Malka Zimetbaum, qu'elle surnomme «Molly». Dans ses mots, il y a «Mala la Belge», matricule 19880, qui parlait plusieurs langues et servit de traductrice à la fois au camp des hommes et au camp des femmes. Il y a cette Mala, celle qui aida de nombreuses codétenues, en sauva certaines de la chambre de gaz, résista autant qu'elle le put. Celle qui osa aimer au milieu de l'horreur, tombée amoureuse d'Edward Galinski, dit Edek, Polonais déporté. Celle qui parvint à s'enfuir de Birkenau avec lui avant d'être reprise après douze jours de liberté (Edek ne l'abandonne pas, se livrant à sa suite). Emprisonnés, torturés, ni l'un ni l'autre ne parlèrent. On condamna Mala à être pendue le 15 septembre 1944 au milieu du camp afin de servir d'exemple. Edek fut pendu le même jour. Elle avait 26 ans, il en avait 20. Dans les mots de Jeanine, il y a donc Mala Zimetbaum qui, avant d'atteindre la potence, se trancha les veines et frappa l'officier SS. Empêchée dans son geste de suicide, elle fut jetée au crématoire, mais son courage enveloppa longtemps celles et ceux qui l'avaient connue.
«À Mala», a écrit Jeanine Frydman dans un poème, mais le À est venu s'épauler au MALA et de lire ÀMALA, j'ai d'abord lu : AIME-LA.